Les compagnies aériennes, soucieuses de réduire leur empreinte écologique, se retrouvent face à un défi majeur : la vitesse de leurs appareils. Voler plus rapidement permet de diminuer le temps de vol et d’augmenter la rotation des avions, mais cela se traduit par une consommation accrue de carburant. D’un autre côté, ralentir les avions pourrait sembler une solution économique et écologique. Cette approche pose des problèmes logistiques et de rentabilité. Les passagers, toujours en quête de gain de temps, pourraient se montrer réticents à accepter des durées de vol plus longues. Cette tension entre efficacité, économie de carburant et satisfaction des clients constitue un véritable casse-tête pour l’industrie aéronautique.
Les enjeux de la vitesse en aviation
La question de la vitesse des avions ne date pas d’hier, mais elle prend une toute autre dimension à mesure que l’urgence climatique s’impose dans le débat public. En France, l’abaissement de la vitesse à 80 km/h sur les routes sans séparateur central a été décidé pour limiter les accidents et faire baisser les émissions de CO2. Cette mesure, largement discutée, s’inscrit dans une dynamique où ralentir devient synonyme de responsabilité environnementale, quitte à bousculer les habitudes. Outre-Rhin, le débat sur l’instauration d’une limitation de vitesse à 130 km/h sur les autoroutes a été stoppé net, révélant que la tradition de la vitesse reste un marqueur identitaire aussi fort que les préoccupations écologiques. À chaque pays ses arbitrages, à chaque société ses contradictions.
Le paradoxe de Jevons
Il y a plus de 150 ans, l’économiste britannique Stanley Jevons posait les bases d’un paradoxe qui n’a rien perdu de sa pertinence. Selon lui, améliorer l’efficacité énergétique ne conduit pas forcément à consommer moins, mais parfois à consommer davantage, du fait d’un effet rebond. Ce raisonnement s’applique parfaitement à l’aviation : mieux gérer le carburant, optimiser les moteurs, et voilà qu’on multiplie les rotations ou qu’on vole plus vite, annulant au passage les gains environnementaux espérés. Un véritable cercle vicieux pour un secteur qui cherche à se réinventer sans renoncer à son dynamisme.
Transport aérien : un dilemme politique
Les gouvernements avancent sur une ligne de crête. D’un côté, il faut répondre à la demande de mobilité et soutenir une industrie qui pèse lourd dans l’économie. De l’autre, il s’agit de respecter les engagements pris pour freiner le réchauffement climatique. La France et l’Allemagne illustrent ce tiraillement entre volonté de moderniser et pression pour réduire l’impact carbone. Quelques cas emblématiques viennent éclairer ce dilemme :
- France : limitation de vitesse à 80 km/h sur les secteurs routiers dépourvus de séparateur central.
- Allemagne : débat avorté sur la limitation de vitesse sur autoroute à 130 km/h.
- Stanley Jevons : formulation du paradoxe de Jevons en 1865.
Impact de la vitesse sur la consommation de carburant
Les progrès technologiques réalisés ces dernières décennies ont permis d’améliorer nettement la performance énergétique des avions. Pourtant, la vitesse à laquelle un avion vole reste un paramètre déterminant : plus on accélère, plus la dépense de carburant s’envole.
Les équipes de Safety Line, épaulées par l’INRIA, ont passé au crible les données recueillies lors de vols commerciaux. Résultat : la fameuse vitesse critique, celle qui garantit la consommation minimale, est loin d’être la règle. Les compagnies, soucieuses d’optimiser les horaires et la rotation de leurs appareils, poussent souvent la cadence. Un choix qui pèse lourd sur la facture énergétique.
Karim Tekkal, directeur technique de Safety Line, et Vincent Vandewalle, maître de conférences à l’université de Lille et membre de l’équipe Modal de l’INRIA, ont mis en évidence que respecter la vitesse optimale permettrait de réduire sensiblement la consommation de kérosène. Transavia s’est lancée dans cette voie, en s’appuyant sur Safety Line pour ajuster les pratiques de sa flotte.
La synergie entre Safety Line et Thales a également permis d’exploiter un volume considérable de données issues des vols pour affiner les analyses. Optimiser la gestion de la vitesse, croiser ces données avec le poids et le profil aérodynamique des avions, voilà quelques leviers qui permettent de réaliser des économies de carburant substantielles et de diminuer durablement les émissions de CO2.
Technologies et innovations pour une aviation plus sobre
L’urgence climatique pousse l’industrie aéronautique à explorer de nouveaux horizons pour réduire ses émissions. Airbus travaille activement au développement d’un avion monocouloir fonctionnant à l’hydrogène, annoncé pour 2035. Si la promesse est ambitieuse, les obstacles techniques et économiques restent nombreux, et la prudence s’impose sur le calendrier.
Dans la même dynamique, EasyJet s’est allié à Rolls-Royce pour tester les possibilités offertes par l’hydrogène en matière de propulsion. Ce partenariat s’inscrit dans une stratégie de décarbonation, même si, à court terme, l’impact sur la totalité de la flotte mondiale reste limité. D’après l’ICCT (International Council on Clean Transportation), l’hydrogène pourrait représenter entre 6 % et 12 % de la solution d’ici 2050. L’IATA (International Air Transport Association) table, elle, sur une part d’environ 10 % à cet horizon.
Pour accélérer la transition, plusieurs axes sont privilégiés et permettent d’envisager des progrès rapides :
- Carburants d’aviation alternatifs (SAF), qui offrent la possibilité d’être utilisés dans les avions actuels avec peu de modifications.
- Optimisation des trajectoires de vol grâce à l’analyse des données en temps réel, pour tailler dans la consommation de carburant.
- Améliorations aérodynamiques apportées aux appareils existants, en misant sur des adaptations structurelles ciblées.
L’industrie, les laboratoires de recherche et les pouvoirs publics doivent unir leurs forces pour surmonter ces obstacles. Les innovations technologiques ne porteront leurs fruits que si elles s’accompagnent de politiques incitatives, capables de créer un terrain propice à l’émergence et à l’adoption de ces solutions.
Perspectives d’avenir pour une aviation durable
Penser l’avenir d’un transport aérien compatible avec le climat, c’est miser sur plusieurs leviers. D’abord, la compensation des émissions de CO2 occupe une place centrale. Le dispositif CORSIA, piloté par l’OACI, vise à plafonner les émissions du secteur international à leur niveau de 2020. Le principe : compenser ce qui ne peut pas encore être réduit par la technologie.
Les carburants alternatifs, ou SAF (Sustainable Aviation Fuels), ouvrent eux aussi des perspectives concrètes. Issus de matières renouvelables, ils permettent de réduire nettement les gaz à effet de serre comparés au kérosène classique. Leur généralisation reste freinée par un coût de production élevé et une disponibilité encore trop limitée pour répondre à la demande mondiale.
L’innovation n’avance pas seule. Les efforts de recherche, portés par Airbus, Rolls-Royce et d’autres acteurs majeurs, sont indispensables pour mettre au point des moteurs à hydrogène ou alléger les structures des avions. Il s’agit d’un chantier collectif, qui implique les gouvernements, les industriels, les chercheurs. Voici quelques axes structurants :
- Programme CORSIA : stabilisation des émissions à leur niveau de 2020
- Carburants SAF : réduction des émissions de GES
- Recherche et développement : moteurs à hydrogène, structures légères
Instaurer des mesures incitatives, subventions, crédits d’impôt, normes exigeantes sur les émissions, peut accélérer la transition énergétique du secteur. L’aviation s’engage dans une transformation profonde : chaque ajustement compte, chaque innovation dessine une trajectoire nouvelle. Reste à savoir si la volonté collective tiendra la distance face à la pression du temps et des exigences climatiques. Demain, la vitesse ne sera plus seulement une affaire de performance, mais de responsabilité partagée.


